Portrait de chercheur : Michaël Thevenin
Questions à… Michaël Thevenin, docteur de l’université Paris Cité, chercheur associé au laboratoire PRODIG et à l’Ifpo, son domaine de recherche porte sur l’anthropologie des pratiques pastorales et le commerce ovin dans l’espace turco-kurdo-arménien (Taurus oriental, petit Caucase, nord du Zagros) et en Afrique (Tchad, Sénegal et Djibouti à travers le projet Djiboutrail). Son domaine d’étude questionne une géopolitique du mouton (mobilités et migrations ; enjeux identitaires, fonciers et commerciaux ; patrimonialisation et globalisation). Il a été le commissaire de l’exposition photographique « Transhumances ! Une géopolitique du mouton », présentée du 13 avril au 30 mai 2026 à la BULAC.
Comment décririez-vous votre domaine de recherche à un public non spécialiste ? Qu’est-ce qui vous a conduit à vous y intéresser ?
C’est une histoire un peu longue… Mes recherches s’inscrivent dans les sciences humaines et sociales. Elles mobilisent les méthodes et les concepts de l’anthropologie et de l’ethnographie, disciplines qui étudient les cultures et les pratiques humaines afin de comprendre les schémas de pensée et de comportement d’un groupe social défini, dans un contexte géopolitique et historique donné, généralement dans le temps présent. Cependant, comprendre le présent nécessite de connaître un tant soit peu l’histoire du groupe que l’on étudie, celle de ses voisins et celle de son territoire. Pour ma part, je m’intéresse aux groupes pastoraux, aux éleveurs qui pratiquent un élevage mobile dans la zone nord de l’ancien Croissant fertile (est de la Turquie, Zagros, Petit Caucase). Dans ma méthodologie d’enquête, j’utilise beaucoup la photographie, à la fois comme support illustratif et comme support d’enquête. Ce choix d’étude vient de ma passion pour la montagne et pour les sentiers caillouteux et sinueux, parfois hors piste. J’ai toujours pratiqué la randonnée et le bivouac en autonomie durant mon adolescence dans le Mercantour. Plus tard, j’ai voulu en faire un métier en devenant accompagnateur en montagne. Durant le cursus menant au brevet d’État, il fallait écrire un mémoire sur une pratique montagnarde. J’ai choisi de partir à la rencontre des bergers dans le Briançonnais. Pour moi, ils représentaient sans doute, à cette époque, une catégorie d’altérité accessible : suffisamment loin pour vivre une aventure, suffisamment proche pour ne pas me perdre. Cette expérience fut un révélateur. L’enquête se déroula sur deux étés et mon mémoire atteignit 150 pages au lieu des 30 conseillées. J’avais fait de l’ethnographie sans le savoir (entretiens, observations participantes, études comparatives), avec une méthodologie totalement empirique. Mais surtout, j’ai ressenti une véritable frustration illustratrice, un désir profond de faire de ces rencontres de la photographie. Je ne possédais alors qu’un petit appareil automatique argentique et je n’osais pas prendre de photos. Mon père était photographe, j’ai été nourri par ses clichés et j’avais ses cadrages dans la tête et le besoin de lire le monde à travers eux.
Plus tard, j’ai cherché un autre terrain pour revivre ces instants, un terrain « utile », susceptible d’apporter une plus-value de connaissance. Je connaissais l’ouest de la Turquie comme touriste, et l’Est s’ouvrait peu à peu après des années de combats entre l’armée turque et le PKK. La carte d’un livre recensant les pratiques pastorales de mobilité dans le bassin méditerranéen fut un déclic. Si l’Ouest y était mentionné avec des routes recensées, rien n’était décrit pour l’Est. Ce serait donc ma destination. Je me suis renseigné, j’ai appris les bases du kurmandji, langue kurde maternelle des populations que j’allais rencontrer, j’ai acheté mon premier boîtier numérique et je suis parti une première fois en 2005. Ce séjour fut suivi d’une douzaine d’autres dans cette région. Ces voyages firent l’objet d’un carnet de route en ligne alliant textes et photographies, et j’ai commencé à réaliser des expositions et des interventions dès 2008. En 2013, les archéologues Marjan Mashkour et Jessica Giraud, m’ont contacté pour rejoindre leurs missions (Kurdistan irakien, Azerbaïdjan), et l’ethnologue Sébastien Boulay, m’a proposé d’intégrer le master d’ethnologie de Paris 5 dans le cadre d’une VAE (Validation des acquis de l’expérience). Ma vie universitaire commença ainsi, douze ans après avoir obtenu un DAEU (Diplôme d’accès aux études universitaires).
L’exposition à laquelle vous êtes associé est l’une de ces occasions de rencontrer un public plus large. Dans quelle mesure est-elle représentative de votre démarche scientifique ?
L’exposition de photographies et de textes dans son ensemble, comme objet pédagogique, de connaissance et de réflexivité, est représentative de ma démarche scientifique. Elle l’a toujours été, dès que j’ai été en capacité de pouvoir le faire (en acceptant notamment d’exposer mes photos).

La diffusion de vos résultats auprès d’un public spécialiste est-elle quelque chose auquel vous pensez dès le début de votre recherche ? Si oui, comment le concrétisez-vous ?
N’ayant pas commencé mes recherches dans un cadre universitaire, le grand public fut d’emblée mon premier public. Au départ, je n’avais d’ailleurs aucune prétention académique. J’avais simplement envie de faire de belles photographies et de beaux textes, de partager, et pourquoi pas, de trouver un travail qui intégrerait ces différentes dimensions. Par l’intermédiaire de mon carnet de route, je diffusais mes travaux auprès d’associations et d’institutions culturelles (fondations, médiathèques, entreprises de voyage touristique). C’est au fil de mes séjours, alors que mon expérience de terrain s’affinait, que je me suis peu à peu autorisé une ambition plus scientifique, susceptible d’intéresser le monde universitaire. Disons que j’ai fait les choses à l’envers : j’ai appris le terrain avant d’apprendre la discipline anthropologique ; j’ai confronté mes résultats à un public large avant de les confronter au monde scientifique, notamment à travers des articles.
Sur quels types de sources ou de matériaux travaillez-vous ?
Mes données viennent exclusivement de mes terrains d’enquête (entretiens et observations participantes), de mon corpus photographique (plus de 22 000 photos prises depuis 2005 sur les différents terrains auxquels j’ai été confronté) et de recherches bibliographiques incorporant des livres, des articles scientifiques, des articles de presse, des blogs, etc., consultées en grande majorité sur le Net, ou achetées. De fait, même si j’ai un lien affectif avec ces lieux (j’ai travaillé comme magasinier en service public durant plusieurs années), je ne consulte pas beaucoup d’ouvrages en bibliothèque, même si cela m’est arrivé pour des documents spécifiques situés en région parisienne. Le fait d’habiter loin et la spécialisation de mes thématiques favorisent cet état de fait.




Faites-vous appel à des outils numériques spécifiques pour traiter vos données ? Qu’est-ce que cette analyse vous permet de voir ou de démontrer que vous ne pourriez pas faire autrement ?
Concernant les photos, j’ai rapidement utilisé Photoshop, puis Lightroom, pour nettoyer et traiter les images grâce à leurs différentes fonctionnalités. Aujourd’hui, j’utilise notamment l’IA pour enlever les poussières accumulées sur les fichiers RAW par mes objectifs au fil des différents terrains. J’utilise également les filtres couleur et les calques pour travailler la lumière. De plus en plus, je fais le choix radical de la couleur. Le pastoralisme est trop souvent présenté comme une pratique révolue, appartenant à un autre temps. Et la dimension onirique de la figure du berger se prête assez bien à l’usage du noir et blanc. Il est donc tentant d’utiliser ces codes dans les clichés. J’ai choisi de me priver de cet artifice artistique, pourtant symbole de l’art photographique, et d’assumer la couleur, parfois vive, qui exprime mieux, dans ma vision, à la fois la contemporanéité radicale de ces hommes et de ces femmes, mais aussi la sensibilité crue que génère la rencontre avec l’altérité. C’est comme si chaque élément de la diversité des paysages anthropologiques auxquels je suis confronté (paysages, humains, non-humains, etc.) constituait une plaie ouverte étincelante dans mon propre système de normes et de compréhension. Je traite aussi beaucoup les ciels, car il se passe des choses là-haut aussi, et les éleveurs travaillent avec eux. Chez les nomades Afar de Djibouti, ils disent qu’ils suivent les nuages. J’utilise également beaucoup les cartes et les images satellites : elles me permettent de lire le paysage en amont, ou après un terrain, de repérer des campements avant d’arriver sur un lieu, d’identifier des parcours de transhumance grâce aux drailles ou d’autres empreintes zoologiques et anthropologiques laissées sur les espaces. J’utilise aussi désormais l’IA pour améliorer la syntaxe et la simplicité de mes textes (j’avais tendance à faire des phrases à rallonge) et pour la recherche bibliographique, notamment d’articles de presse en différentes langues. Mais cela reste un outil qu’il faut apprendre à manier : il faut contrôler les biais, vérifier les résultats et la forme, et toujours avoir le dernier mot, du moins dans les usages que j’en fais.
Vos données sont-elles déposées sur des plates-formes pérennes et accessibles ? Qu’est-ce qui facilite ou complique l’ouverture des données dans votre domaines ? Quels sont vos projets ou ambitions pour la suite de vos travaux ?
La question du devenir de mon corpus photographique s’est posée lorsque j’ai travaillé avec Frédéric Dubois du Centre de ressources Éric-de-Dampierre à l’université Paris-Nanterre en 2023. Grâce à lui, j’ai découvert les principes FAIR et l’importance d’archiver et de rendre accessible mon corpus photographique, ne serait-ce que pour éviter que les métadonnées qui l’accompagnent ne disparaissent avec moi, mais surtout pour que ces photographies puissent continuer à vivre à travers d’autres chercheurs. Faire des expositions, écrire des articles en les illustrant avec mes photos, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Seule une infime partie de mon corpus est réellement mobilisée. Faire un livre photographique peut aussi être intéressant, mais le problème reste le même : il y a toujours la limite physique de l’objet. Je me suis donc rapproché du consortium DISTAM de Huma-Num, qui propose un accompagnement numérique au sein de l’UAR Études aréales, afin d’exploiter ce fonds de manière plus approfondie. L’objectif était d’archiver une première sélection de clichés dans l’entrepôt Nakala, puis de la valoriser grâce au logiciel Omeka-S, afin d’en faire une plate-forme numérique accessible sur Internet. Le projet Nomad Fertile, accessible depuis l’exposition via un QR code, est né de ce partenariat. Pour l’instant, la plate-forme propose plus de 700 clichés, accompagnés de leurs métadonnées et de leur géoréférencement (via Geonames), portant sur la culture matérielle des éleveurs du Kurdistan irakien, avec un focus particulier sur leur habitat mobile : la tente noire. À terme, le site ambitionne de mettre en lumière les variations régionales, familiales et identitaires de la tente noire chez les éleveurs kurdes d’Irak et de Turquie, tout en proposant une approche comparative avec les abris d’estive utilisés par les éleveurs yézidis, arméniens et azéris, à partir des données photographiques recueillies sur le terrain.
Le deuxième volet, actuellement en cours, concerne le versement de cette sélection dans l’entrepôt Nakala. L’enjeu est ici de pouvoir intégrer plus de 700 fichiers photographiques accompagnés de leurs métadonnées en traitement par lot, et d’éviter de devoir les renseigner un par un. Un troisième enjeu concerne les mots-clés. En cherchant à renseigner mes photographies à partir de mots-clés référencés dans des thésaurus en SHS, je me suis rapidement rendu compte que certains termes me manquaient et que je ne pouvais malheureusement pas les ajouter aux thésaurus existants. L’écosystème actuel des répertoires contrôlés de termes en SHS en France, que j’ai parcouru durant cet accompagnement, limite fortement la coopération entre les chercheurs et les gestionnaires des répertoires. Chaque institution (laboratoire, centre de ressources, médiathèque, organisme de recherche, etc.) cherche à développer son propre thésaurus en fonction de son fonds documentaire, mais aussi de ses besoins et de son environnement professionnel spécifiques. Cela exclut de facto les chercheurs qui n’y sont pas rattachés ou dont les travaux n’y sont pas référencés. Cet environnement pousse ainsi à la création de vocabulaires contrôlés distincts, entraînant une prolifération de thésaurus fermés, isolés et peu interopérables. Par ailleurs, lorsque ces outils abordent le pastoralisme, ils le traitent soit de manière trop étroite (disciplinaire, centrée sur une aire géographique restreinte ou sur les travaux d’un seul auteur), soit, à l’inverse, de façon trop superficielle, voire inadaptée à des travaux scientifiques. Dans les deux cas, les approches demeurent fragmentées et peu inclusives, ce qui compromet l’émergence d’un outil partagé et véritablement adapté aux besoins des chercheurs de terrain ainsi qu’aux logiques FAIR.
À cela s’ajoute la question du multilinguisme et de la multi-écriture. Les termes vernaculaires recueillis par les chercheurs de terrain, issus des usages et des cultures des communautés concernées, se révèlent souvent plus pertinents au moment de l’indexation que les désignations européennes ou académiques censées les décrire. Ces dernières peuvent être multiples et peinent parfois à faire consensus. Dans le contexte où les institutions tutélaires encouragent l’ouverture des données et leur partage selon les principes FAIR, cette situation de « chapellisation », associée à la multiplication de thésaurus non interopérables et non multilingues, représente un défi collectif pour l’ensemble des acteurs engagés dans le traitement et la valorisation des données documentaires. Avec le consortium DISTAM, nous nous sommes donc lancés dans un projet expérimental nommé PASTOVOC. Ce projet ambitionne de mener une expérience autour de la création d’un répertoire structuré de termes liés aux pratiques pastorales et au nomadisme, multilingue et multi-écriture, illustré et géoréférencé, ouvert, inclusif et participatif, et interopérable avec des logiciels de gestion de bibliothèque numérique. Il s’agit d’un projet pilote de mise en partage de données et de connaissances, à la fois interdisciplinaire, interprofessionnel et international. Il s’inscrit à la fois pleinement dans le mouvement mondial de patrimonialisation du pastoralisme et de ses cultures, et dans l’« Année internationale du pastoralisme et des pâturages » (IYRP 2026) proclamée par l’Assemblée générale des Nations unies pour 2026. Le projet PASTOVOC est en phase de construction et cherche à réunir un premier groupe de chercheurs intéressés par ses enjeux pour une première journée d’étude.
Participez-vous à des réseaux ou structures de recherche collective ? En quoi ces collaborations structurent-elles votre positionnement dans le champ des études aréales ?
Je participe actuellement au programme DJIBOUTRAIL, Circulations du bétail et de la viande à partir de et vers Djibouti : enjeux de formalisation d’un commerce sensible Sud-Sud, Lauréat du 5e appel à projets Sorb’Rising 2025 et dirigé par Alice Franck du laboratoire PRODIG. Ce projet de recherche de deux ans, mené en collaboration entre l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l’université de Djibouti, vise à comprendre et à éclairer les profondes reconfigurations du commerce du bétail et des produits carnés dans les pays dits du Sud global, à partir d’une analyse pluridisciplinaire située à Djibouti, véritable hub logistique de l’Afrique de l’Est. Le projet s’appuie sur une équipe de sept chercheurs pluridisciplinaires, toutes et tous spécialistes et intéressés par ce commerce dans leur région d’expertise, répartis en trois axes de recherche : un axe « transport et logistique », un axe « commerce et pastoralisme » et un axe consacré aux « normes ». J’interviens dans le deuxième axe. Mon implication dans ce programme s’inscrit dans une continuité logique de mon parcours. J’avais déjà abordé ces questions en Arménie et au Kurdistan irakien, deux territoires fortement impactés par l’immense demande en viande du Moyen-Orient et de la péninsule arabique. Les éleveurs pastoraux que j’étudie se situent souvent en amont de ces filières d’approvisionnement, ou bien leur territoire est traversé par les flux d’échange liés à ce commerce. Par ailleurs, les enjeux autour de la circulation du bétail s’inscrivent dans des dynamiques géopolitiques complexes, entre des territoires en tension. J’ai notamment publié un article sur la « géopolitique du mouton » en Arménie, expression que l’on retrouve également dans le titre de l’exposition. L’expression est volontairement provocatrice, mais elle renvoie à une réalité de terrain que le projet DJIBOUTRAIL cherche précisément à mettre en évidence. S’il se concentre sur la Corne africaine, le projet implique également la péninsule arabique ; mais les phénomènes décrits peuvent se conjuguer sur l’ensemble des pays musulmans et des pays exportateurs de bétail. En ce sens, DJIBOUTRAIL dépasse le cadre des études aréales, puisqu’il tente de décrire un phénomène global, une mondialisation discrète qui traverse de multiples aires culturelles.

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Tristan Pertegal (13 juin 2026). Portrait de chercheur : Michaël Thevenin. Le Carreau de la BULAC. Consulté le 12 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16e4n















